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08 septembre 2008

Alix-Cléo Roubaud

Alix-Cléo Roubaud était photographe. Ses photos, comme son journal, sont au coeur de Quelque chose noir, un livre de Jacques Roubaud et du dernier film de Jean Eustache, Les photos d'Alix. Le film est un simple dialogue de 18 minutes où Alix Cléo Roubaud, amie intime de Jean Eustache, commente ses photos à Boris Eustache. Le jeune homme la questionne et ne sait pas trop quoi répondre : en effet, à mesure que le film avance, le lien entre ce qu'Alix décrit et ce que nous avons sous les yeux apparaît de plus en plus séparé des mots de la jeune femme, comme si image et parole s'écartaient l'une de l'autre.
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Alix-Cléo Roubaud, Si quelque chose noir

En 1979, Jacques Roubaud rencontre Alix-Cléo Blanchette, photographe, qui deviendra sa femme. Cette rencontre suit de peu la destruction que le poète accomplit du Projet de poésie qui l’a occupé jusqu’à lors ; la description de ce Projet, très incomplète, qui paraît en 1979 dans le n° 9 des cahiers Mezura, participe en fait de la destruction. Il ne s’agit cependant pas d’une destruction absolue puisque sur ces décombres il faut, selon les mots mêmes du poète, « bâtir à nouveau », édifier un second Projet mû par amour, mais qui serait cette fois-ci un Projet réellement biipsiste, c’est-à-dire, l’œuvre de deux : la photographe et le poète.


On sait très peu de choses sur la forme qu’aurait dû prendre ce deuxième Projet. Les indices dont on dispose invitent à croire qu’il se serait agi d’une sorte de « lieu de mémoire » objectivé. La technique des lieux de mémoire existe depuis l’antiquité, et elle était encore en pratique à la renaissance : il s’agit de composer, dans sa mémoire naturelle, une mémoire seconde, à laquelle on donne la forme d’un lieu, plan d’une ville ou d’une maison, et dans lequel on dispose ce dont on souhaite se souvenir pour ensuite y puiser : du savoir, des images… Il est possible que le second Projet d’ Alix-Cléo et Jacques Roubaud ait eu cette forme, à savoir celle d’un lieu de mémoire objectivé, extérieur, qui aurait été un lieu d’accrochage pour des images photographiques et des poèmes. En conséquence, Alix-Cléo s’attache à développer une poétique photographique liée à la poétique de Jacques Roubaud : une photographie relève en effet de ce que le poète appelle « piction », alors que la poésie produit des images dans la mémoire de celui qui la lit : la piction est en quelque manière une mobile et évanescente. Il faut donc, selon différents moyens, conférer à la piction photographique un caractère d’image, si elles doivent figurer dans l’espace objectivé d’un lieu de mémoire. On peut voir des photographies d’Alix-Cléo qui illustrent cette poétique dans son Journal, publié en 1984 aux éditions du Seuil, ainsi que dans le film que lui a consacré son ami Jean Eustache, Les photos d’Alix. La mort d’ Alix-Cléo Roubaud, en 1983, conduit à la destruction de ce deuxième Projet. Il s’ensuit pour le poète deux années de silence en poésie ; c’est seulement en 1985 qu’il entreprend la composition de Quelque chose noir, livre qui marque la chute du Projet biipsiste.

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En effet, si Alix-Cléo Roubaud visait à conférer à ses photographies un caractère d’image, la mort a pour conséquence que le poète ne peut plus désormais les envisager que comme des pictions, « oisives », figées, marquant irrémédiablement la coupure entre un avant et un après, montrant le rapport consubstantiel de la photographie et de la mort, tel qu’un Roland Barthes l’avait exposé dans La chambre claire. En ce sens, la piction photographique devient le modèle du poème de Quelque chose noir, qui s’oppose ainsi radicalement à Trente et un au cube : il ne peut plus être question de déployer une durée produite par un entrelacement rythmique ; le poème sera donc, relativement à des principes formels complexes, non rythmique doublement, c’est-à-dire, ne laissant soupçonner qu’en négatif le rythme. A cela se conjugue l’usage du chiffre neuf, issu de la Vita nova de Dante, qui règle le nombre de lignes ou de paragraphes de chaque poème : or neuf est un carré, le carré de trois ; cette surface plane est l’analogon dans le livre de la piction photographique, et s’oppose au cube de trente et un du livre antérieur. La dona est prisonnière des deux dimensions de la surface, elle n’est plus dans le temps, dans le volume du poème ou de la chambre. Et, si Quelque chose noir dans sa totalité est composé de neuf séquences de neuf poèmes, on objectera que ce volume réduit de neuf au cube vise à renvoyer à l’appartement du poète, dans lequel le deuil se poursuit, et dans lequel sont exposées des photographies d’Alix, qui obsèdent son regard et effacent sa mémoire. En ce sens, les principes qui devaient informer l’un et l’autre Projets se mettent à fonctionner en négatif, et il en résulte une poésie de la méditation, en noir et blanc comme les photographies d’Alix-Cléo Roubaud, et d’une intense mélancolie.

LA PLURALITE DES MONDES DE LEWIS

Le caractère de poésie de la méditation qui est celui de Quelque chose noir, publié en 1986, se poursuit dans le livre de poésie qui le suit, intitulé La pluralité des mondes de Lewis, qui paraît en 1991 mais reprend des publications antérieures, en revues. Au modèle des troubadours, qui ne peut plus être opérant qu’en négatif, se surimpose donc celui de la poésie dite « de la méditation », ou encore de la poésie « métaphysique », telle que l’illustre, pour prendre l’exemple le plus connu, un John Donne, en Angleterre. Cependant le corps de doctrine auquel Roubaud fait référence n’est pas, ne peut plus être le platonisme ; ce n’est pas non plus un modèle chrétien, qui s’accorde volontiers avec le précédent. De fait, Roubaud s’appuie sur ce que l’on appelle dans le monde anglo-saxon la métaphysique analytique : les principes de la philosophie analytique et ses procédures de pensée (la logique) y sont mis au service d’une élaboration de type métaphysique. C’est d’un livre bien précis que découle le titre du livre de Roubaud : On the plurality of worlds, du philosophe américain David Lewis, paru à Oxford, chez Blackwell, en 1986.

David Lewis développe ce qu’il appelle un « réalisme modal ». Cela consiste à poser l’existence réelle d’une pluralité de mondes possibles. Plutôt que d’une pluralité, on peut d’ailleurs parler d’une infinité, dans la mesure où chaque possible est effectivement le cas dans au moins un monde. Tous ces mondes sont du même genre que le nôtre, dans le sens où aucun impossible (par exemple, l’existence simultanée des contraires) ne peut se produire dans aucun des ces mondes ; seulement ils n’existent pas dans le même espace-temps. Aucun de ces mondes n’est inclus dans un autre, et aucune communication trans-monde n’est possible. L’argument que développe Lewis à l’appui de sa théorie est un argument d’utilité : sur le modèle de ce « paradis pour mathématiciens » qu’est la théorie des ensemble, ce qui est posé est vrai dans la mesure où c’est productif. Il existe réellement une pluralité de mondes possibles doublant notre monde parce que la logique qui en découle permet d’obtenir des résultats probants. En l’occurrence, il s’agit de déterminer ce qui est nécessairement vrai et possible, qui devra être tel dans tous les mondes.

Roubaud fait de cette théorie l’usage d’une métaphysique de substitution : il s’oppose explicitement à Dante, en cela qu’il ne croit pas qu’il retrouvera Alix-Cléo en aucun arrière-monde, comme le poète florentin sa dame Béatrice : la seule consolation qu’il puisse s’octroyer provient d’une adhésion à la métaphysique analytique de Lewis, qui implique qu’en d’autres mondes, existant réellement, Alix-Cléo vit, encore ; cela n’est que très raisonnablement secourable, dans la mesure où nul accès à ces mondes, en aucun cas, n’est possible. Une telle méditation, dont le point de départ est une logique sévère, confère à ces poèmes leur ton spécifique : celui d’un sorte de contemplation mentale, investie par la douleur de la perte.

Jean-François Puff

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Commentaires

Je ne sais pas si vous utilisez la photographie comme un arme, mais en tout cas, vous savez utiliser les textes des autres. Publier sur la toile est un geste d'ouverture, manifeste un désir de communication des idées ; cela implique de la part de ceux qui ont le goût de ces mêmes idées un minimum d'éthique, ce qu'apparemment vous n'avez pas. Le statut du votre texte est improbable : vous le débutez et je le poursuis. Soit, donc, vous signez mes analyses, soit je signe votre début. Ni l'une ni l'autre hypothèses ne sont vraies. Ce que vous faites, cela ne s'appelle pas penser.
Jean-François Puff

Écrit par : Jean-François Puff | 07 novembre 2008

c'est ma tante. Je cherche à entrer en contact avec Jacques Roubaud.

Écrit par : viviane B | 11 novembre 2010

Bonjour à vous Viviane,
nous n'avons pas les coordonnées de Jacques Roubaud. Le plus simple serait de contacter son éditeur à Paris, les edts du Seuil. Ce ne sera pas si difficile de retrouver sa trace.

Écrit par : Tieri | 15 novembre 2010

Bonjour à vous Viviane,
nous n'avons pas les coordonnées de Jacques Roubaud. Le plus simple serait de contacter son éditeur à Paris, les edts du Seuil. Ce ne sera pas si difficile de retrouver sa trace.

Écrit par : Tieri | 15 novembre 2010

Fasciné par ce qui précède sur Roubaud et Cléo-Alix et j'avoue ne pas saisir du tout le commentaire écrit par Puff??!!
Qui m'expliquera le lien?

Écrit par : clement alain | 11 janvier 2011

Merveilleux édition, Bonne réussite.

Écrit par : beltic | 16 août 2011

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